si tu vas à Paris

histoires-libres.com

 

Un documentaire écrit par Jacquie Chavance et Guillaume Mazeline.
Pour plus d’information vous pouvez également lire la thèse de Bruno Tur :
"Les immigrés espagnols à Paris dans les années 1960 :
discours, représentations et stéréotypes".

Lorsqu‘en avril 1939 à Madrid, Franco déclare victorieux que la guerre d’Espagne est finie, il se retrouve à la tête d’un pays exsangue, en ruine, déchiré, dépossédée de toutes les avancées républicaines, et sa tache sera de maintenir une dictature de fer, continuer à privilégier les riches contre les pauvres, avec la bénédiction de l’Eglise.
Dans les villes comme dans les campagnes c’est le chômage, la famine, des milliers de gens sont emprisonnés ou dans des camps de concentration, les enfants les plus pauvres déscolarisés et travaillant dès 10 ans…
L’Espagne retourne cent ans en arrière.
C’est dans ce contexte qu’une émigration, d’abord clandestine puis officielle, va s’organiser vers la France dès les années qui suivent la guerre de 39. Une opportunité pour l’Espagne mais aussi pour le pays d’accueil qui s’engage vers le boum économique des années 50. La plupart de ces émigrés viendront des régions rurales, les plus sinistrées. Les hommes fourniront les rangs de l’agriculture et du bâtiment, les femmes seront des employées de maison.

A 30 kilomètres de Valencia, le village de Polinyà, compte aujourd’hui 4 000 habitants, il y en avait 3 000 dans les années 50. D’ici environ 20% de la population est allée travailler en France, parmi elles Maria, Carmen, Julieta, Paquita, Reme, Ines… parties entre 1956 et 1960 pour faire les bonnes à tout faire à Paris…

A la fin des années 50 la population de Polinyà, conséquence de la guerre civile, s’oppose: d’un côté, les pauvres issues des Républicains, et de l’autre les riches appartenant pour la plupart à la Phalange. Mais si la haine est bien là, il n’y a pas d’affrontement, du moins ceux de l’ex-camp républicain se taisent. Ils sont l’objet de railleries et « celles » qui partent travailler en France en sont la cible idéale. Si elles partent c’est pour se prostituer, c’est déjà ce qu’elles sont: des « putes de Rouge ».
Et ces jeunes filles, éduquées par le service social, ersatz du système scolaire de l’époque tenu par la Phalange, pour servir, laver, cuisiner et coudre, partiront pour faire la seule chose qu’elles savent faire et ce pour quoi même la femme existe, c’est-à-dire travailler dans les maisons et servir.
Et à travailler dans les maisons, vu les salaires et l’ambiance au village, autant aller à Paris car même si c’est la ville de tous les dangers, c’est aussi la ville de tous les possibles, la ville où « les billets poussent dans les arbres. »

A la même époque en France, les familles aisées n’ont jamais cessé d’avoir du personnel de maison. Dans les années 50, les Bonnes bretonnes sont de moins en moins nombreuses, il faut dire que les salaires proposés n’ont d’intérêt que si l’argent est dépensé dans un pays plus pauvre. Aussi, cette main d’œuvre espagnole, peu exigeante, ignorante des acquis sociaux du monde du travail, et prête à beaucoup donner est avantageuse.
Ainsi, à la fin des années 50 dans l’élite française, Bécassine, la naïve bretonne, cède sa place à Conchita, l’idiote espagnole. « La madame elle est servie », « la madame elle est pas là »
Les chansons, la presse, les livres, les BD, les films, et les reportages télévisuels et débats de l’époque vont à la charge. La bonne espagnole ne comprend pas, ne parle pas, ne sait pas se servir d’un aspirateur, encore moins d’une machine à laver… elle est honnête mais il faut quand même se méfier, il ne faut pas être trop généreux car elle risque d’abuser… points de vue cristallisateurs de toute une époque où le racisme flirte avec la bonne conscience qui veut que «l’on fait quelque chose» pour ces gens qui viennent, ni plus ni moins, d’un pays sous-développé : « si elles ne parlent pas c’est qu’elles n’ont jamais été à l’école, si elles ne savent pas se servir d’un aspirateur c’est qu’on ne leur a pas expliqué, si elles ne se servent pas de la machine à laver c’est qu’elles préfèrent laver à la main, d’ailleurs elles cherchent toujours le lavoir, si elles ne se lavent pas c’est que chez elles y a pas d’eau… » façon de défendre plus négative que l’attaque frontale ou cynique.

Etonnamment, les bonnes espagnoles se tiennent à l’abri de ces jugements. A Paris, elles restent entre elles, passent leur jour de congé (le dimanche) ensemble dans des lieux qui sont devenus des bouts d’Espagne comme la salle Wagram. C’est dans ces dancings qu’elles vont pour nombre d’entre elles rencontrer leur mari ou leur petit copain.

Aujourd’hui la plupart de ces femmes se sont mariées, ont eu des enfants et sont reparties au moment de leur retraite, ou avant, vivre dans leur village. Elles ne gardent pas un mauvais souvenir de leur séjour ici. Très peu regrettent d’être venu bien qu’à terme, il est vrai que ceux et celles qui sont restés ont aujourd’hui le même niveau de vie que ceux qui sont partis. C’est d’avoir réussi à rompre avec le pays coincé dans ses valeurs d’un autre temps qu’était l’Espagne rurale d’alors qui est leur réussite et en retour leur sentiment d’avoir fait évoluer leur pays.

Vers les années 1967-68 les bonnes à tout faire disparaissent et sont remplacées par les femmes de ménage et la concurrence est rude entre les Espagnoles et les Portugaises qui arrivent massivement à cette époque. Mais devenir femmes de ménage ou gardiennes d’immeuble leur permet d’avoir une vie de famille. Au début des années 70, cette immigration va ralentir pour stopper définitivement à la mort de Franco. L’Espagne tournera la page de 35 années de dictature et très vite rejoindra le niveau de vie des pays européens les plus riches.