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Témoignage de Jean
Témoignage de Mr Jean Letouzey (né en 1921)

Depuis septembre 1939, nous étions en guerre. En juin 1940 j’avais 19 ans j’étais commis boucher à Argentan. Les troupes allemandes arrivaient en France. Un grand nombre de réfugiés du Nord ainsi que les troupes françaises en débandade défilaient sur les routes fuyant l’ennemi. Les Allemands approchaient de la Normandie.

Ce dimanche de juin, je quittais Argentan mon lieu de travail pour me rendre à vélo rejoindre mes parents à la Rivière à Frênes. Je fis route en compagnie d’un prêtre qui venait de quitter son église de Gacé où les obus tombaient sur la ville. Ce brave curé s’arrêta en cours de route pour se restaurer, je continuais de pédaler, j’avais hâte de retrouver ma famille.

Lorsqu’en arrivant j’avertis mes parents et voisins de l’arrivée imminente des Allemands, ce fut la panique au village. Mon père, ancien combattant de la guerre 14/18, se rendit aussitôt à Tinchebray pour y rencontrer un ami boucher F. Dubois. Ce dernier mettait une auto à la disposition de son fils pour lui permettre de fuir si nécessaire. Il proposa à ma mère de profiter de ce moyen pour me faire partir également. Le lendemain la radio émettait l’ordre de fuir à tous les hommes mobilisables. Je me dirigeai aussitôt à Tinchebray rejoindre André Dubois ; je trouvai ses parents en pleurs leur fils venait de partir avec un ami Bernard Dubois également de Tinchebray. Très déçu je rentrai à la maison où l’on me croyait déjà parti.

Au lendemain de ces événements, c’était la stupeur devant l’arrivée des chars allemands. Ils défilaient à pleine route envahissant la Normandie l’air conquérant. Ce jour-là j’ai vu pleurer mon père devant le désastre.

Malgré la catastrophe il fallait survivre et s’organiser. Je ne pensais pas à ce moment-là à la formation des groupes de résistance. Mais la présence des ennemis partout dans nos villes, nos campagnes et même dans nos maisons, créait un sentiment de révolte intérieure qu’il fallait dissimuler.
J’avais retrouvé un emploi chez un boucher de Tinchebray. Plus tard, la famille Dubois reçut un télégramme de la Croix-Rouge leur apprenant que les garçons se trouvaient dans la région de Fort-Lamy. Nous savions déjà qu’une armée française commandée par le général Leclerc se trouvait en Afrique ; je fis de suite le rapprochement. De ce jour je n’avais plus qu’un désir, un seul but : les rejoindre.

Il me fallait rechercher une filière pour me rendre en Espagne ou alors rejoindre l’Angleterre par mer ou par air. Malheureusement toutes mes tentatives échouèrent. C’était très difficile, les occasions étaient rares. Avec mon ami Louis Lemarchand, nous ne baissions pas les bras. Nous recherchions sans trêve un moyen de parvenir à notre but. Le destin nous envoya un ami Michel Tagrine, jeune engagé, chef d’un réseau de résistance dans la région parisienne ; c’est lui qui nous conseilla de rester en France où il fallait nécessairement s’organiser en petits groupes pour que le jour venu nous soyons prêts à la lutte contre l’envahisseur. Pour ce faire, il y avait plusieurs objectifs. Tout d’abord se dérober au travail obligatoire en Allemagne. Trouver un endroit sûr pour se camoufler.

Un dimanche après mon travail, en passant devant la brigade de gendarmerie, le chef m’informa que j’étais sur la liste de départ STO pour l’Allemagne le semaine suivante. En arrivant à la maison, ma mère me prépara vêtements et objets nécessaires à la vie courante ; il fallait que je trouve rapidement un lieu pour me camoufler. J’avais su par un ami le nom d’un certain M. René, cet ami me fit le rencontrer au domicile de sa femme Rainette où je me rendis à pied.

Le contact établi, René me convoqua à la gare de Flers à une heure bien précise avec ordre de prendre le train en direction de Laval. Au Chatellier il fit également monter d’autres réfractaires au travail obligatoire. Nous devions tous descendre à Céaucé où le maire de la commune nous attendait ; après un accueil chaleureux, il nous répartit dans les fermes voisines où une table bien garnie nous était réservée. Ensuite les jours s’écoulaient avec les travaux de la ferme qui nous occupaient à plein temps. Nous attendions avec impatience le moment de participer à la lutte contre l’envahisseur. Dans la commune de Céaucé René avait réussi à placer 120 garçons répartis dans toutes les fermes. Pour tester la confiance qu’il pouvait accorder à toutes cette équipe, au cas où il devrait l’armer, René lança un appel : rendez-vous dans une carrière abandonnée ; sur 120 appelés 5 seulement répondirent présents. Ce jour-là nous avons formé un groupe de 5 vrais copains sur lesquels notre chef René pouvait entièrement compter. Chacun de nous fut doté d’un armement léger (une mitraillette, un revolver et quelques grenades à manche). Nous n’avions plus qu’à attendre l’occasion de les utiliser. L’hiver 43/44 fut long ; René nous convoquait dans un endroit retiré pour nous apprendre le maniement des armes qu’il nous avait procurées. La nuit à la belle étoile, nous ressentions un avant-goût des actes que nous aurions à effectuer prochainement.

Fin mars début avril 1944, René nous avertissait qu’une opération se préparait à la mine de la Ferrière aux Etangs. Elle avait pour but la récupération de poudre, de mèches de mise à feu qui étaient stockées dans un bâtiment de la mine. Le gardien était le père d’un de nos camarades du groupe de la Chapelle aux Moines. Ce groupe devait participer également à l’opération. Un minotier de Coucé possédant un camion, s’était mis à notre disposition pour transporter hommes et matériels. Ce camion tournait au gazogène. Il fallait donc avant le départ remplir des sacs de bois et les charger afin d’alimenter la chaudière. Un habitacle avait été aménagé sous les sacs de bois et c’est là que nous avons effectué le voyage mes camarades et moi. Nous arrivions à la mine à l’heure convenue, nous devions attendre que le groupe de la Chapelle aux Moines nous rejoigne avant d’intervenir. Par malchance quelques membres de ce groupe furent pris à parti par une patrouille allemande. Ils durent leur salut à la parfaite connaissance de la région et en s’abritant dans un champ de blé ; ils purent ainsi éviter de justesse le tir allemand. Malheureusement l’heure passait, le jour pointait et notre entreprise fut vouée à l’échec.

Il nous fallu reprendre la route. Notre camion camouflé de branchages se trouvait mêlé à un convoi allemand qui fut attaqué par des avions alliés. Par chance nous en sortions sans casse mais en arrivant au carrefour de Domfront nous étions arrêtés par une patrouille allemande. Le chauffeur dut présenter ses papiers. Son métier de minotier lui avait permis d’obtenir des autorités allemandes un laisser-passer en règle. Pendant le contrôle des soldats armés de baïonnettes piquaient et fouillaient les sacs de bois derrière lesquels nous étions cachés. La peur passée nous nous rendions à Céaucé pour réintégrer nos fermes d’accueil.

Quelques jours plus tard nous étions transportés au milieu de la forêt de Silly en Gouffern. Des fermiers de cette commune nous faisaient parvenir un peu de nourriture. L’adjoint au chef départemental nous envoya en commando dans une grande propriété bourgeoise occupée par des officiers allemands. Ces derniers possédaient des fusils de chasse dont ils usaient dans le forêt. Cela nous inquiétait et troublait notre tranquillité. Il fallait leur prendre ces fusils. L’opération se déroula bien, les occupants étaient absents. Malheureusement notre retour au campement fut remarqué et c’est grâce à la parfaite connaissance de notre chef René qui nous avait fait traverser les 10 kms de forêt en évitant tout sentier que nous avions pu rejoindre la ferme où l’on était ravitaillé. Pendant ce temps les Allemands avaient découvert notre abri au fond des bois, ils nous recherchaient pour nous arrêter. René avait perçu le danger. Toujours équipé de sa moto, il nous avait fait déguerpir aussi vite que possible. À peine avions-nous tous quitté la ferme qu’elle était cernée par les Allemands. Ces derniers se sont vengés sur les propriétaires ; ils ont emmenés les 2 fils de la maison. Pour faire parler la mère, ils l’avaient placée le dos au mur et les soldats tirèrent une rafale dessinant la silhouette de cette pauvre femme. Malgré sa grande frayeur elle ne parla pas et fit preuve d’un immense courage. Elle venait de nous sauver la vie.

La moto de René nous servait également à transporter des armes qui nous étaient parachutées par les avions alliés. Notre groupe avait pour mission de répartir ces armes dans les différents groupes.

Un jour j’eus une grande frayeur. Installé sur le siège arrière de la moto, j’avais calé entre les genoux un container d’armement, sorte de grosse boîte ronde en fer. Nous traversions le bourg de Nonant le Pin au moment où les gendarmes allemands contrôlaient une voiture et son chauffeur ; nous en avions profité pour passer sans histoire. C’est un peu plus loin que René réalisa qu’il s’était trompé de route. Pour déposer notre chargement, il nous fallait impérativement repasser devant les gendarmes qui nous attendaient et eurent un geste pour nous arrêter. C’était hors de question ; René continua à accélérer sur la moto pétaradante. Un frisson me parcouru le dos m’imaginant qu’une rafale de balles me traversait le corps. Par bonheur il n’en fut rien. Nous avions pu une fois de plus mener à bien notre mission. Nous venions de remettre notre chargement d’armes au chef d’un groupe qui les attendait.

Plus tard nous avons été choisis par le chef départemental comme groupe de choc ; nous devions intervenir pour la libération des prisonniers retenus au château des ducs à Alençon. Des véhicules avaient été prévus pour le transport des prisonniers mais un point restait à définir : neutraliser les lignes téléphoniques desservant la prison. Ces lignes sous terre étaient inaccessibles et rendaient l’opération impossible. À notre grand regret il fallait abandonner ce projet faute de moyen.

Le ravitaillement des maquisards n’était pas toujours régulier. C’était à chacun notre tour de se rendre à la ferme Landemaine en empruntant chaque fois un chemin différent. Parfois nous faisions de mauvaises rencontres. C’est ainsi que le jour de Pâques 1944 Pierre qui n’était pas rentré avec les victuailles, nous raconta qu’il avait été arrêté par les Allemands ; ils l’avaient emmené au château pour l’interroger. Il pensa alors qu’il avait des balles dans sa poche. Tout en marchant il réussit à percer le fond de sa poche et faire tomber les balles par la jambe de son pantalon. Ensuite il passa au questionnaire : où allez-vous ? pourquoi faire ? Il sut les convaincre puisque son retour parmi nous nous rassura. Mais il n’y avait pas de ravitaillement ; tant pis, nous étions heureux d’être au complet. Et puis pour fêter Pâques, notre camarade Marcel prit un lapin de garenne au collet. Nous l’avions fait cuire sur un maigre feu de bois au bout d’un fil de fer. C’était le plat unique et sans pain.

La forêt était de plus en plus surveillée par les ennemis. Quelques jours plus tard, nous étions de retour à Céaucé. C’est là qu’un ordre important nous arriva pour l’opération suivante : Rai-Aube.
Chef de groupe : René Launay, volontaires pour l’opération André, Marcel, Henry et Jean.
Départ de Céaucé en camionnette prêtée pour le transport de 5 hommes armés et du matériel. Jusqu’à la Ferté, tout se passe bien, mais après la localité une crevaison nous oblige à l’arrêt. Nous attendions à l’intérieur du véhicule qu’un petit groupe de soldats allemands qui commentaient notre panne, se soit éloigné. Un à un nous sortons et prenons la route à pied à une certaine distance les uns des autres pendant la réparation. Quelques kms plus loin nous sommes rattrapés par notre véhicule et nous continuons en direction de Laigle. Non loin de la gare, nous sommes accueillis dans une ferme amie ; là nous sommes enfermés dans une cabane avec armes et matériel.
Notre chef René et Pierre le chauffeur sont repartis avec la camionnette d’emprunt à Céaucé.
Le chef en second André Vimal du Bouchet devait diriger l’opération et un instructeur spécialisé pour cette action nous est tombé du ciel, parachuté quelques jours avant et venant d’Angleterre. Ses conseils furent utiles et efficaces. Les pains de plastique ont été pétris pendant qu’André et Marcel sont allés en reconnaissance vers les pylônes que nous devions neutraliser dans la nuit ; ils étaient distants d’une dizaine de kms de notre cabane.
Lorsque notre instructeur s’est rendu compte que pour la mise à feu il nous manquait les crayons à retardements restés à Céaucé, il nous a suggéré de récupérer dans les bureaux de tabac de Laigle tout ce que nous pourrions trouver de mèches d’amadou. Ces mèches furent coupées d’égales longueurs pour que leur effet se produise au même moment. Pendant cette préparation, nos 2 camarades André et Marcel étaient de retour pour nous fournir la directive de l’opération : partir 2 par 2 et informés des numéros des pylônes qui étaient attribués à chacun de nos groupes.
La nuit, nous nous sommes mis en route pour refaire le trajet indiqué par nos camarades ceux-ci faisant partie de l’expédition.
Premier obstacle franchir la voie ferrée sévèrement gardée par les patrouilles allemandes ; par bonheur un train se faisait entendre au loin. Afin de couvrir nos pas, une partie du groupe passe devant et l’autre après le passage du train. Après une roulade de l’autre côté du ballast, nous sommes restés à l’écoute d’une patrouille ennemie qui faisait sa ronde. Lorsque cette dernière a été suffisamment éloignée, nous avons repris notre périple dans cette campagne que nous avons découverte par un beau clair de lune. Enfin nous sommes arrivés en vue des pylônes à haute tension ; nous avons dû nous faire la courte échelle pour repérer le numéro de chacun de ces pylônes. Celui qui nous était attribué à Henri et moi-même était porteur de 90000 WT, il y en avait également un porteur de 130000 WT à neutraliser par les autres groupes.
Au départ, nous avons eu l’ordre de régler nos montres à la seconde ; les mèches devaient brûler en même temps, pour ce faire et faute de vent nous avons dû souffler dessus pour provoquer le résultat attendu au même instant.
Après une dernière vérification, nous nous sommes précipités pour franchir une rivière, l’eau étant porteuse de courant il fallait faire vite.
C’est à ce moment-là que dans ma précipitation j’ai laissé une partie de mon pantalon dans les barbelés d’une clôture que je n’avais pas vue malgré le clair de lune.
À l’heure prévue exactement les explosions ont retenti dans la campagne endormie (c’était formidable).
La jonction de nos groupes devait avoir lieu dans un champ de blé ; c’est là que notre instructeur nous a fait monter nos mitraillettes en vue d’une attaque éventuelle. Comme à l’arrivée nous devons franchir la voie ferrée ; l’oreille à l’écoute sur les rails ne nous annonce ni train ni patrouille à proximité. Nous avons franchi la voie à un passage à niveau dont le garde barrière ouvrait sa fenêtre juste à ce moment ; il venait d’être réveillé par les explosions. Sa surprise de voir des civils en armes s’est estompée quand nous lui avons révélé que c’était l’œuvre de la résistance. Ce garde barrière a dû se poser des questions mais il a été brave car il a su garder le secret. Poursuivant notre chemin, quelle n’a pas été notre surprise quand franchissant un talus nous avons aperçu un guetteur allemand avec des jumelles en haut d’un mirador. Il devait par chance pour nous, scruter au loin dans une autre direction ; toujours est-il que nous avons franchi le talus sans inconvénient.
De retour à notre cabane nous constatons que Marcel et André n’étaient pas arrivés l’inquiétude s’installe. Un moment plus tard les voilà enfin ; ils avaient parcouru la distance 2 fois et André qui manquait d’entraînement à la marche se trouvait dans l’impossibilité de continuer. C’est Marcel qui l’a ramené sur son dos. Mais il n’était pas question de s’endormir ici. Notre chef René Launay prévenu par code par notre parachutiste avait préparé notre projet d’évasion. Nous avons été récupérés par M Pilloux d’Argentan qui est arrivé avec une traction pour nous ramener à notre point de départ. Tout s’est bien passé jusqu’à Argentan. Pilloux nous dépose dans un petit café ami pour nous restaurer ; la nuit était dure et les estomacs creux. Malheureusement là nous apprenons l’arrestation du docteur Couinaud et du notaire d’Argentan Me Vimal du Bouchet (c’était le père d’André). Aussitôt notre ami et Marcel sont partis au domicile de Me Vimal du Bouchet afin de faire disparaître de nombreux objets compromettants (poste de radio, fusils de chasse ect…). Pendant ce temps nous sommes allés au commissariat de police nous informer où avaient été emmenés les captifs : direction Alençon. Le temps écoulé entre l’arrestation et le retour de nos amis ne nous permettait pas une attaque du fourgon, comble de malheur une crevaison à 3kms d’Alençon devait retarder notre poursuite. Il ne nous restait plus qu’à reprendre la route direction Céaucé via Écouché.
Bien sûr l’opération Rai-aube avait mis l’ennemi en alerte. En arrivant à Écouché un barrage était en place. Par chance encore les policiers allemands contrôlaient un autre véhicule et son chauffeur. La présence d’esprit et la parfaite maîtrise du volant de notre chauffeur Pilloux ont fait que nous avons pu échapper à une course poursuite des Allemands. Après les avoir semés, nous sommes sains et saufs à Céaucé dans nos fermes refuges.
Cette opération de Rai-Aube faisait partie d’une série ayant pour but d’après l’état-major allié de neutraliser les usines de l’Ouest de la France qui travaillaient pour l’armée allemande. Ce fut dans l’ensemble un succès total au dire des gendarmes de Laigle qui se sont rendus sur les lieux le lendemain.

C’est au retour de cette opération Rai-aube que notre instructeur nous informa d’un prochain débarquement. L’opération que nous venions d’effectuer était, selon ses dires, préliminaire d’une attaque de grande envergure.
Notre impatience allait grandissante. Nous espérions que la prochaine lune nous amènerait nos libérateurs. En effet le 6 juin fut le jour J… Malgré la mort et la destruction de nos villes, nous débordions d’enthousiasme.

Les activités de notre groupe se trouvant réduites, j’envisageais de revenir vers le secteur de Tinchebray. Ma sœur Suzanne, un peu plus jeune que moi, était venue me rejoindre à Céaucé. Comme je devais faire suivre mon armement, je répartis dans les sacoches de nos vélos tout ce que je possédais : les armes roulés dans les vêtements. Suzanne ignorait ce qu’elle transportait. Nous étions sur la route tout se passait bien. Lorsque soudain j’éprouvais la peur de ma vie surtout pour ma sœur ; nous arrivions face à une compagnie de soldats allemands qui creusaient des tranchées individuelles au bord de la route. Un grand officier les commandait, il fallait bien passer devant. Surmontant ma peur, je me dirigeais vers lui en le regardant d’un air complice et lui demandais du feu pour allumer ma cigarette, ce qu’il fit de bonne grâce. Pendant ce court instant de distraction Suzanne passait son chemin sans contrôle ; l’officier nous salua et nous souhaita bonne route. Ouf… encore une émotion de passée pour moi. Pour Suzanne, c’est en arrivant à la maison, au moment de sortir tout mon matériel des sacoches qu’elle réalisa le risque encouru. Eh bien me dit-elle j’ignorais ce que je transportais mais je suis heureuse de l’avoir fait.

J’allais ensuite retrouver Louis et lui proposais de faire venir Henri et Marcel dans son groupe. André nous manquait beaucoup ; il avait choisi de s’engager dans un groupe d’Argentan sa ville d’origine. Malheureusement cet ami fut tué au combat lors d’une attaque pour la libération de Moulins-la-Marche.

Revenus dans le groupe Louis, nous avions de nouveau opéré. Sur le passage des convois allemands, nous creusions des trous pour poser des mines qui explosaient au passage des véhicules. Nous avions réussi à neutraliser un avion au sol en faisant exploser la cabine. Pendant que nous agissions, le gardien de l’avion buvait à son gré le bon calva normand offert par un ami cultivateur devenu notre complice dans ce coup.
Un soir nous avions attaqué au fusil-mitrailleur et à la mitraillette un convoi allemand qui remontait vers Flers. L’effet de surprise fut total notre repli s’effectua sans riposte.
Au cours de notre retour, nous avions posé sur la grande route des crève-pneus sorte de petite boîte ronde de 7 cms environ à l’efficacité réelle.
Cachés non loin de là, nous assistions à la voltige de plusieurs véhicules et à la déception des chauffeurs ; ils ne comprenaient pas ce qui leur arrivait.
Après ces tribulations, nous arrivions chez Louis où nous retrouvions nos familles inquiètes. Elles avaient entendu le bruit des armes et les détonations. D’autres convois en direction de Mortain afin de participer à la bataille du même nom ont été harcelés. Nous avons également changé les panneaux de signalisation et nous avons même réussi à faire sauter un char.
Comme corps franc j’avais un revolver à 6 balles, la 6ème était pour nous.
À la fin on ne savait plus où mettre les pieds, nous avons évacué vers Lonlay.

Enfin le 17 août les armées libératrices arrivaient chez nous. Les soldats nous distribuaient du chocolat, des cigarettes et tout un ravitaillement accompagné de pain blanc ; c’était le rêve.
Notre rôle de maquisard s’arrêtait là. La destruction, la démoralisation des troupes ennemies, c’était terminé. Nous aurions voulu poursuivre la lutte afin de reconduire chez eux les occupants qui nous avaient humiliés, affamés et endeuillés pendant 4 longues années. Nous nous étions engagés dans le régiment du 129ème d’infanterie dont le bataillon s’était formé à Domfront.
En 1945 nous étions de retour à la vie civile.