pour que la France vive…

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Témoignage d'Annette
Témoignage de Mme Annette Lajon (née en décembre 1931)

Dans les campagnes en 40, la radio était loin d’être répandue. Je suis d’un milieu cultivé et j’ai toujours connu une radio à la maison sur laquelle on écoutait Radio Paris. J’ai vécu à Alençon, Rouen et La Métairie. On était au courant de ce qu’était Hitler, de ce qu’il se passait en Allemagne, de la persécution des juifs.
À Rouen mon père avait une imprimerie et il a vu arriver un juif d’Allemagne, un peintre qui lui a expliqué que Hitler serait bientôt en France et qu’il ne serait en sécurité qu’en Amérique. Mon père lui a acheté un tableau pour lui permettre de passer. J’avais 7 ans et ce fut la première fois que je comprenais ce que représentait Hitler.

Au moment des accords de Munich, nous étions à la Métairie et je revois mes parents et grand-parents effondrés : “c’est une lâcheté et ce n’est que partie remise.”.

Mon père est mobilisé en 40 malgré son âge, il a fait 14-18, il y va car il ne veut pas laisser envahir la France. Mais il n’a pas le temps d’arriver à Flers, les allemands sont déjà là. Il était prêt à se battre. Au début il n’a pas cru que Pétain, le héros de Verdun, trahirait. Et dès Montoire tout est clair, alors il faut faire quelque chose mais quoi ?

Très vite on écoute la BBC malgré le brouillage, tout le monde a très vite su que radio Londres existait. C’était le cordon ombilical, il ne restait que ça.
Quand Londres a ordonné de mettre les couleurs bleu-blanc-rouge au fenêtre pour le 14 Juillet, on l’a fait. Quand ils ont ordonné de dessiner des V avec des croix de Lorraine, on l’a fait.

En 41, le travail consistait à se reconnaître entre ceux qui passeraient de l’autre côté et les autres. Un premier groupe s’organise en 43 avec Papa, Laforest et Marie, ici. Laforest essaye de monter des groupes francs dans différents endroits, il était instituteur avec une formation de chasseur alpin.
La rencontre avec Marsouin a lieu à cette époque, Marsouin est en contact avec Aubin d’Écouché qui le nomme responsable d’arrondissement. Laforest lui est à Libération-Nord. Nous étions affiliés par l’un à Libé-Nord et par l’autre à l’OCM.

Peu importait, il fallait lutter contre la présence allemande qui faisait la loi. On ne pouvait rien faire sans demander la permission et on la demandait à la kommandantur. Dans mes souvenirs la 1 ère arrestation est celle de Marie en juillet 1943, emmené à Caen, interrogé et torturé.
La Résistance ça ne pouvait pas être autrement, je baignais dedans, dans cet esprit, mes parents en étaient imprégnés. On ne me parlait pas de résistance mais je savais de quoi il s’agissait. J’ai dit à ma mère : “Ne me raconte pas d’histoire, je sais que vous faites partie de la résistance et je veux en être.”
Ils ont accepté et tous ceux qui étaient autour d’eux l’ont accepté. Je connaissais leurs noms, leurs noms de guerre, leurs lieux de résidence, les mots de passe et ils avaient confiance. J’allais des uns aux autres à vélo et je distribuais les mots d’ordre, les consignes…
Je participais à quelque chose qui me dépassait mais j’avais des responsabilités vis-à-vis d’hommes que je considérais comme des sur-hommes. Je tenais leurs vies entre mes mains, si je disais un mot en jouant avec des camarades, c’étaient leurs vies que je mettais en jeu. Et je savais que eux se faisaient torturer pour ne pas parler. La responsabilité était extraordinaire.

Le jour de ma communion solennel j’ai prié : “Seigneur, fais que mes parents ne soient pas arrêtés et fais que la France vive.”. Ma foi chrétienne correspondait à mon engagement pour le défense de la liberté, de l’homme, le service vers les plus pauvres.

Après le 1er 14 Juillet les gens savaient que l’on faisait quelque chose sans savoir quoi. Mais s’ils avaient besoin d’un renseignement, de faux papiers… ils venaient voir le père Nez. Le village ne nous a jamais donné. À cette époque la mort était partout, les arrestations aussi, alors on se méfiait. À la BBC on nous disait : “méfiez-vous, les murs ont des oreilles.”
Les fausses cartes d’identité se sont répandues avec le STO. Papa les faisait imprimer à Alençon, elles étaient récupérées poste restante à Flers et l’atelier était ici dans un bâtiment en face. Nous avions un faux tampon copié d’après un original de la préfecture, un folioteur etc… Le tout caché et quand la gestapo est venue après l’arrestation de Laforest en janvier 44, ils ont fouillé la maison et quand ils ont vu les jouets d’enfants, ils n’ont pas fouillé la pièce qui cachait les documents.

Quand Marsouin est venu nous annoncer que Paysant avait un poste émetteur-récepteur, il était illuminé. On allait enfin être en contact avec Londres, tous les espoirs étaient permis. Les groupes se sont hiérarchisés et séparés.
Durmeyer, responsable de l’usine à gaz de Flers, et papa avaient des optiques politiques communes tandis que Laforest était SFIO, ils savaient dès le début qu’ils se retrouveraient pour faire quelque chose.
Laforest n’avait pas le sens du silence, il était dangereux et serait arrêté et d’autres avec lui. Il venait de l’école d’Aubusson avec son énorme chien loup, peu courant pendant la guerre, il arrivait ici et l’attachait à la grille. Donc tous les gens qui passaient, savaient que Laforest était chez M. Nez. Il a été arrêté le 11 janvier 1944 à l’école d’Aubusson, il a essayé de fuir armé mais a été blessé et pris vivant. Ils l’ont amené à la prison d’Alençon où il a retrouvé l’abbé Ferré qui dans sa cellule lui desserrait ses liens la nuit pour que la circulation sanguine reprenne. Il a été tabassé mais n’a jamais parlé.

Marsouin nous avait prévenus quelques jours auparavant de l’arrivée de Hildebrandt à la gestapo et de l’intensification de la lutte contre la résistance. Il nous avait donnés les numéros des plaques minéralogiques de sa traction avant grise.

Début 44 tous les groupes étaient constitués mais il y a eu les grandes rafles : Laforest, Durmeyer en mai, tout le groupe d’Athis suite à un parachutage. S’en suivit une grande désorganisation, sur Athis tout le mode a eu très peur.
Après l’arrestation de Durmeyer, mes parents m’envoient à Flers pour voir ce qu’il se passe, je croise une voiture de la gestapo, vont-ils à la maison ? Angoisse. Je vais à Flers et reviens, mes parents sont là. Je leur dis qu’il faut foutre le camp. Mon père se planque chez des amis en filant à travers champ, ma mère et moi allons chez des cousins proches en prétextant auprès du voisinage une fête de communion.
Nous sommes restées enfermées 8 jours. Germaine, une amie de ma mère, faisait la navette courrier entre mes parents. Au bout de 8 jours nous savions donc que la gestapo n’était pas passée à la maison et avons décidé de rentrer, de communion pour les voisins. Le filet se resserre et le plus grand nombre d’arrestation s’est passé après le débarquement.

Quand le débarquement a eu lieu, on s’est dit : “c’est fini dans 15 jours-3 semaines.”, ce ne fut pas le cas car on a été libéré le 16 août. Marsouin a échappé à la rafle de la carrière de Francheville le 28 juin 1944 car il était à la maison pour donner les dernières directives du plan Tortue. La milice de Jardin arrête Panthou, là, qui est martyrisé devant sa fille et inversement, il sera fusillé.
Nous n’avions plus d’électricité depuis le sabotage de la centrale Rai Aube (rétabli seulement en mai juin 45). Donc pas de radio, il fallait utiliser les postes à galène et recharger régulièrement les piles.
Une fois Georges Calmels (un résistant réfractaire au STO planqué à la Métairie) en y allant a été arrêté par les allemands et a failli être fusillé sur place.
Il y avait un poste à galène à Athis où il fallait se rendre presque tous les jours à travers champs pour écouter les messages de la radio malgré l’omniprésence des allemands après le débarquement voire jusque dans la maison où nous devions écouter les messages. Georges avait une fausse carte et un certificat d’épileptique (dispense STO).

Marsouin annonce l’arrestation de Janine (Jeanne Louche, femme du percepteur d’Ecouché et agent de liaison de Marsouin arrêtée en juillet 1944 à Sainte-Opportune, près d’Athis), personne ne sait si elle résistera à la torture, elle connaît notre identité et adresse. Partir ? Or dès le débarquement la maison fut réquisitionnée. Il y avait entre autre un commandant et un lieutenant, ils avaient leurs bureaux en face. Ils ne restaient pour nous que la grande salle et un accès à la cuisine quand ils avaient fini leur cuisine pour les officiers.
Marsouin couchait ici avec les allemands, ils se sont même salués avec le commandant, lui ne sachant pas évidemment qui était Marsouin. On a caché un aviateur canadien, Georg Lamb, pendant 3 semaines avec les allemands dans la maison. On avait la guérite allemande devant la maison.
Nous, craignant l’arrestation, on partait la nuit tombée par derrière dormir dans une grange et on revenait au petit jour, ça pendant 10 jours ; généralement les arrestations avaient lieu au petit matin. Ne voyant rien venir on a arrêté.
L’aviateur canadien faisait 1,90m et avait les yeux bleus, aussi était-il dans la pièce qui nous était réservée et il n’en bougeait pas. Lors d’une visite d’un français, celui-ci a reproché à papa d’héberger un ours, en effet le canadien n’avait pas dit un mot ni levé un oeil.
Le front reculant les allemands ont fait évacuer des fermes, on s’est retrouvé avec 20 réfugiés supplémentaires. Craignant que certains ne parlent de notre aviateur, nous devions le déménager. Letortu a accepté de le cacher là où il cachait Guy Mollet. J’ai amené notre canadien avec une tartine car si les allemands nous parlaient, je devais répondre et lui avoir la bouche pleine.
À travers champs ils y avaient autant d’allemands que sur les routes, hélas la cachette n’était plus possible et nous sommes revenus en arrière. Finalement nous l’avons caché dans la grange où nous allions dormir au moment de l’arrestation de Janine, tous les jours nous lui apportions à manger et ce jusqu’à ce qu’il puisse passer les lignes. Marsouin est venu pour le faire passer, papa a voulu l’accompagner car les autres ne venaient pas.
Or papa boitait et il y avait une rivière à passer. Quand ils sont partis maman a dit :“nous ne le reverrons jamais”; maman adorait papa mais elle ne pouvait lui demander de manquer à son devoir.
Finalement Marsouin a annulé l’opération et a fait passer le canadien 2 jours plus tard avec 2 jeunes qui pouvaient courir et nager. Il est venu faire des tours au dessus de la maison pour nous signaler sa réussite.

À la fin de la guerre seul papa n’était pas arrêté ou dans le maquis, les autres ne voulaient plus en entendre parler. On faisait la liaison entre les FTP et les FFI afin de coordonner les opérations, les réunions se faisaient ici entre Marsouin et Paulo Saniez. Les réunions Calvados Orne se faisait également ici avec Parléani, chef des FFI du Calvados).
Mon père dirigeait sur le canton c’est-à-dire qu’il avait la caisse et distribuait les fonds et les consignes. Nous posions les éclateurs de pneus après le couvre-feu et récupérions les non explosés avant la levée du couvre-feu. Nous retournions les panneaux fléchés. La bouse de vache séchée est très bien pour cacher un éclateur grand comme une boîte à cirage. Je venais d'en poser 3-4 avec maman quand un convoi allemand est arrivé. J’ai eu peur car si le convoi est arrêté, les allemands nous trouveront sous couvre-feu avec des éclate-pneus. Maman souhaitait qu’ils passent dessus. Ils sont passés juste à côté.
Nous avons continué jusqu’au bout car les Laforest, Durmeyer… torturés n’avaient rien dit, et nous ne devions pas les trahir, ils n’avaient pas fait tout ça pour rien.
Le 14 juillet avec les allemands dans la maison, nous avons fabriqué une croix de Lorraine pour le monument aux morts (déposée dans la nuit) d’Aubusson. On était toujours dans une planque de Marsouin.
De Gaulle avait prévu qu’avec l’avancée des alliés, ça ne reste pas sans chef.
Le jour de la libération papa est allé à la mairie d’Athis avec son brassard FFI où il a fait office de maire et de conseiller général et chez nous il n’y a pas eu d’exactions, il a mis à la porte les maires qui avaient collaboré.
Tous les postes furent occupés et après il y a pu y avoir des élections normales. Sinon les américains auraient administré un pays conquis. Là nous étions alliés.
Il fallait faire repartir la vie alors qu’il n’y avait plus de trains, de téléphones, de blé…