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Présentation du Film
par le réalisateur, Guillaume Mazeline

Le 6 juin 1944, le débarquement de Normandie ouvrait un nouveau front à l’Ouest du continent. La guerre entrait dans sa dernière phase. Les résistants de France et notamment ceux de Normandie eurent à cœur de faciliter les opérations des troupes alliées.
60 années ont passé et ceux qui combattirent dans les rangs de la résistance continuent de témoigner de leur engagement. Plusieurs vont raconter chaque année leur histoire et celles de leurs amis devant des classes de collège et de lycée ou à des jeunes qui viennent les voir pour en savoir un peu plus.
Ce documentaire va à la rencontre des intervenants et des auditeurs afin de connaître les motivations de chacun et ce qu’ils retirent de ce type d’échange. Ce sont deux époques qui se croisent : la seconde guerre mondiale et l’aube du vingt-et-unième siècle. Des temps différents pour un même lieu.
Le film implique les jeunes élèves, les professeurs et les anciens résistants de l’Orne en Basse-Normandie. Un même décor abrite de multiples histoires. Celle du 6 juin 1944 et des mois qui suivirent, résonne-t-elle encore aujourd’hui ? Le thème principal de ces rencontres est l’implication de la résistance dans les événements qui préparèrent et suivirent le débarquement des troupes alliées. Le film prend acte des outils qui entretiennent la mémoire, de la manière dont elle se transmet et comment elle se construit.

Pour moi, l’histoire de l’engagement de ces hommes et femmes revêt une tonalité particulière. En effet, mon grand-père, André Mazeline pseudonyme “Marsouin”, devient au mois de juin 1944 chef départemental des Forces Françaises de l’Intérieur de l’Orne après l’arrestation de Daniel Desmeulles. À ce titre il participe à la libération du département et à la fin de la bataille de Normandie. Aujourd’hui il est décédé. Aussi en allant écouter le récit des témoins que nous avons choisis, j’ai retrouvé une part de l’histoire que j’aurais aimé que mon grand-père me raconte. Cette appropriation s’est faite avec des jeunes car ni eux ni moi n’avons vécu cette période historique et il nous a fallu trouver le mode d’expression par lequel elle pouvait nous revenir.

Un autre élément entre en compte lorsque l’on parle de mémoire et de transmission des événements de 1944. La bataille de Normandie fut d’une extrême violence, toutes les parties présentes qu’elles soient civiles ou militaires, ont été profondément marquées par ce qui s’est passé. La présence allemande était déjà vécue comme un poids oppressant ; la répression meurtrière qui s’intensifia durant l’année 1944, participa à la violence des événements. Tout le monde fut concerné, que ce soit par l’exode, la destruction des biens, la mort de proches… C’est ainsi qu’il est possible de commencer à parler d’un traumatisme subi par les populations combattantes et passives présentes en Normandie. Il est évident que la blessure est plus ou moins profonde suivant le rôle et la place des uns et des autres. Mais il est plus que probable que tout un chacun a été marqué par une ou plusieurs scènes violentes.
La génération qui a suivi, a vu ses parents reconstruire les villes, ériger des monuments commémoratifs… La guerre - sans en parler quotidiennement, était présente et attachée à eux. Beaucoup d’enfants nés pendant la guerre ou juste après ont grandi avec une obligation plus qu’un devoir de mémoire. La division Leclerc a laissé un de ses chars au bord de la route qui traverse la forêt d’Écouves entre Argentan et Alençon. Ce char était toujours fleuri, les familles s’arrêtaient souvent pour une minute de silence aux libérateurs. À chaque banquet, il se trouvait toujours quelqu’un pour parler de ce qu’il avait fait pendant la guerre, la vantardise pouvant se mêler à la vérité. Si le devoir de mémoire est une nécessité, il semble que dans bien des cas les enfants d’après-guerre ont été lassés de cette histoire. Pouvait-il en être autrement ? Dans les années soixante, la réconciliation avec l’Allemagne est en cours et la nouvelle génération tourne la page, commence à prendre de la distance avec 1944.
Depuis quelques années, un travail de relecture et de réappropriation de l’histoire a été entamé notamment par la troisième génération, la mienne. Les témoins et acteurs de cette époque sont rares aujourd’hui ; les moins de vingt ans n’ont pas ou peu de liens avec ces années-là. Ma génération n’a pas de servitude ni de gêne ou de ras-le-bol vis-à-vis de cette histoire. Elle se place en position de pouvoir l’approfondir, d’en saisir les tenants et aboutissants, de la replacer dans la réalité et non dans la légende. C’est aussi cela le devoir de mémoire.
Ce film a donc comme but premier de montrer le défi que vivent les professeurs d’histoire et les vétérans, à vouloir transmettre une histoire à des élèves qui de prime abord ne se sentent pas concernés.

Ce documentaire n’a pas vocation à raconter l’histoire de toute la résistance en Normandie. Son parti pris est de focaliser l’attention sur deux parcours humains suffisamment forts et symptomatiques pour permettre d’appréhender ce que signifiait s’engager en ces temps d’occupation, pour permettre de ressentir le caractère exceptionnel des situations que ces hommes et femmes ont pu vivre. En s’attachant à des histoires individuelles, la vie quotidienne et les modes de pensée d’une époque se révèlent plus aisément.
Les anciens résistants reviennent chaque année raconter leur aventure, leur histoire. Ils viennent aussi pour en discuter, la confronter au monde d’aujourd’hui si différent de celui de leur jeunesse. Leur parcours personnel, avec tout le ressenti qui l’accompagne, devient un outil pédagogique pour combler le fossé qui sépare l’auditoire de ces années-là.
Ces rencontres permettent aux élèves de s’approprier une part de l’histoire du monde, une part de l’histoire de leurs aïeux. Elles permettent également d’appréhender comment leur génération juge cette époque, ce qu’elle en connaît, ce qu’elle en retire. Ceci grâce aux questions qu’ils posent, à l’entretien qu’ils engagent, à l’attention qu’ils portent, aux regards qu’ils ont. S’ils sont soucieux de ce qui les attend après leurs études, de ce que sera demain, ils ne sont pas pour autant coupés du passé, déconnectés de l’histoire.
La mémoire est un matériau fragile. Elle se préserve suivant le degré d’importance accordé aux faits. Aussi interroger, écouter des élèves de ces âges-là peut aboutir à des résultats inattendus voire inquiétants : l’oubli, le désintérêt, la confusion. Inversement vous pourrez être rassurés par ce que vous entendrez. Difficile de présager de ce qu’il en sera mais l’intérêt du film repose aussi sur ce doute.