la terre du vieil homme

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Présentation du Film
par le réalisateur, Guillaume Mazeline

La terre du vieil homme se trouve sur le plateau mirandais (planalto mirandês ) aux confins du Portugal là où le fleuve espagnol Duero change de nationalité pour devenir le Douro. Le vieil homme, quant à lui, se nomme Zé Luis diminutif de José Luis. Il est paysan de profession pour ne pas dire par nature car il ne va pas sans sa terre. Elle l’a vu naître ainsi que ses parents et ses enfants. Tout semble s’inscrire dans une répétition immuable de cycles recouvrant les saisons et les générations. Pourtant la terre ne fut pas douce avec eux, la commune (concelho) de Miranda do Douro dont dépend le village de São Martinho d’Angueira où vit Zé Luis, fut marquée par l’émigration. Région pauvre, ils furent très nombreux à la quitter durant les années 60 et jusqu’aux années 80 pour trouver une vie meilleure en France mais aussi en Allemagne et vers des destinations plus lointaines encore. Ce déplacement massif et durable de population allait apporter des changements radicaux dans les us et coutumes des habitants de cette terre.

Zé Luis a hérité d’une langue le Mirandais (o Mirandês), d’un ancrage religieux qui s’exprime au travers des fêtes patronales et d’une culture aux racines celtiques, la cornemuse (gaita) restant l’instrument de tradition utilisée pour faire danser les pauliteiros. Mais il a également reçu le granite, la terre orangé, les ânes, la charrue et le trilho. Cependant, aujourd’hui Zé Luis doute, il doute de l’héritage qu’il laissera. Bien sûr cet héritage existe mais la question est de savoir si ses enfants en voudront. Rien n’est moins sûr. Ses deux fils vivent en France et sa fille est partie pour la ville. Zé Luis est la dernière génération à s’inscrire dans l’histoire de ses aïeux.

La Terre du Vieil Homme suit ce lent et profond séisme où la survie d’une région passe par l’émigration d’une partie de ses habitants lui permettant ainsi son entrée dans la modernité et un mieux-être pour ceux qui sont restés. Le documentaire écrit également une histoire du ressenti qui accompagne ces bouleversements pour ainsi mieux appréhender le prix de cette greffe de la modernité, cette accélération de l’histoire. Les ruptures économiques et sociales peuvent se comprendre à partir de chiffres mais prendre le temps de voir et d’écouter l’histoire d’un homme offre le versant humain de ces phénomènes.

Le film La Terre Du Vieil Homme se découpe en trois parties : 1. Le temps suspendu, 2. Le temps des récoltes, 3. Le temps d’un retour.

1. Le temps suspendu :
Nous découvrons au fur et à mesure les différents personnages du film, à savoir le vieil homme - Zé Luis, et sa famille. Ses deux fils vivent en France, à Bordeaux, sa fille est restée dans la région. Leur sœur n’a pas pu émigrer, aussi c’est elle qui est le trait d’union entre la modernité vers laquelle ses frères sont allés et la vie traditionnelle que ses parents continuent de mener. Ils travaillent toujours la terre avec les animaux, en l’occurrence des ânes. Ils vivent encore dans l’ancienne maison de famille malgré sa vétusté. Des conversations parallèles entre d’une part Zé Luis et sa femme, et d’autre part leur fille, sont là pour montrer l’attachement des parents à leur mode de vie autarcique dans un village où tout semble figé.
Le 3 Mai est jour de fête dans le village de São Martinho, fête religieuse qui se matérialise par une messe célébrée dans la chapelle du Santo Cristo, suivie d’une procession, et fête civile où un bal et un grand feu d’artifice consacrent l’allégresse de tous.

2. Le temps des récoltes :
À Bordeaux, Domingos, l’un des fils de Zé Luis, entretient méticuleusement son jardin, cultivant de la sorte son attachement au travail de la terre. Si lui et sa femme ont quitté leur pays, c’est que leur vie n’y avait aucun avenir. Sa famille à elle était encore plus pauvre que celle de Domingos car ils ne possédaient pas de terres.
Au village, c’est l’époque des moissons. José Luis et quelques autres vont récolter le blé comme on le faisait partout avant l’arrivée des immenses moissonneuses batteuses. Ils travaillent à la faucille. Autrefois, un tel travail demandait beaucoup de temps et supposait aussi un tout petit rendement, ce qui était un problème de taille lors des mauvaises années. En faisant discuter Zé Luis avec des agriculteurs plus jeunes, leurs différences dans la façon de concevoir l’agriculture moderne apparaissent comme impossible à surmonter. Il suffit d’ailleurs d’aborder le thème du remembrement pour s’en rendre compte. L’attachement des anciens à leurs petites propriétés familiales est trop fort.
Une fois le blé récolté, José Luis nous montre comment on s’y prenait pour le battre, à l’aide du “trilho”. Les outils sont rustiques et la vie dans le travail semble surgir d’un autre temps.
Dans le village la modernité s’est malgré tout installée. Zé Luis visite une laiterie, il est étonné par le bruit mécanique et la logique quasi industrielle de l’installation. À son époque, les vaches représentaient la force de travail d’une famille et leur lait n’était que secondaire. La richesse d’une famille se mesurait d’ailleurs par le nombre de têtes du troupeau : plus il y en avait, plus il y avait de terres à labourer.
À Bordeaux, Domingos confirme son installation définitive en France. Il s’est construit sa propre maison. Il ne retourne au Portugal que pour y voir sa famille.

3. Le temps d’un retour :
Le mois d’Août est le mois du retour pour tous les émigrés, notamment ceux de France. Le village de José Luis s’anime, sa population se multiplie et se rajeunit. Zé Luis commence à reconnaître qu’il est salutaire que beaucoup de gens aient quitté le village, une telle population n’aurait pu vivre décemment ici. Maintenant, les familles sont à nouveau réunies. C’est l’occasion d’évoquer avec tous l’émigration et ce qu’elle a impliqué comme bouleversements dans la vie quotidienne de chacun. Il est clair que Zé Luis représente un mode vie qui ne peut plus exister. La fin de sa vie ne ressemblera pas à celle que ses parents et grands-parents ont vécue. Ses enfants ne reviendront pas prendre la relève et il n’est pas simple de s’en convaincre.
À la fin du mois a lieu la fête de la Vierge. Tous sont à nouveau ensemble comme auparavant pour que la tradition se perpétue, le temps d’un instant. Tout d’abord les “pauliteiros” – danseurs traditionnels de la région armés de bâtons (paulitos), font une grande tournée dans le village qui dure toute la matinée. Ils dansent devant chaque maison pour récolter les offrandes qui serviront à organiser la fête de l’année prochaine. Puis une grande messe est célébrée dans l’église, à la suite de laquelle a lieu la plus grande procession de l’année car tous les Saints sont sortis. Le tout se termine par une grande démonstration des “pauliteiros” aux portes de l’église.
Mais la fin du mois donne aussi le signal du départ des émigrés vers leurs pays de résidence. Les adieux, au travers de tous les non-dits, sont d’autant plus douloureux que Zé Luis pense, avec amertume, que ses enfants ne viendront pas l’accompagner dans ses vieux jours, qu’il restera seul car dorénavant leur vie, à eux, est ailleurs. Il est un peu amer et fataliste, si les choses doivent être ainsi, et bien soit…