d'un versant à l'autre

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Présentation du Film
par le réalisateur, Guillaume Mazeline

Le chemin qui me conduisit jusqu’à André et Mathilde fut d’abord ouvert par des impressions d’enfance avant de devenir une réalité géographique. Rien dans mon histoire familiale ne me relie à la guerre d’Espagne ni à l’exil qui s’en suivit. Mais je me souviens de la vive impression que me firent deux républicains espagnols. Mes yeux d’enfant ne leur donnaient plus d’âge, je croyais qu’ils sortaient d’une autre époque. Chacun de ces deux hommes, à des moments différents, passa devant moi, m’interpella, me laissant sans voix, surpris. Je n’ai rien pensé d’eux. Ils étaient là, j’étais là et ils ont laissé une empreinte. Aujourd’hui je dirais que le second a sans doute confirmé qu’ils étaient plusieurs de cet acabit. Ils portaient l’histoire sur eux, sur leur visage, dans leurs yeux, dans leurs mots, dans leur accent. Il était donc logique que quelques années plus tard j’en vienne à apprendre l’histoire de cette guerre, de cette République et de ces bannis. A chacun ses voix, les miennes habitaient des corps meurtris et vieillis, sans doute un peu monstrueux dans le regard du gamin que j’étais. Mais ils avaient vécu quelque chose d’extraordinaire et cela j’en étais sûr : on ne vient pas d’une autre planète sans avoir vécu des choses extraordinaires.

Vingt ans plus tard la guerre d’Espagne était pour moi un fait historique majeur. Je m’y référais régulièrement. J’étais attentif aux études s’y rapportant. J’étais curieux des films la relatant. Je venais de réaliser mon premier film documentaire quand je décidais enfin de travailler sur le sujet.
À l’époque mon propos était simple : raconter l’histoire de la révolution anarchiste pendant la guerre civile. Pour cela je me suis mis en quête de témoins, retrouver ces figures de mon enfance. Cette recherche m’a amené à sillonner différentes régions françaises, à rencontrer beaucoup de monde. En cours de route mon inquiétude grandissait. Est-ce que je n’arrivais pas trop tard ? La révolution anarchiste avait déjà été évoquée dans un film qui s’appelle "Un Autre Futur". Les vétérans de ces temps héroïques et tragiques me paraissaient figés dans l’histoire comme si leur montre s’était arrêtée quelque part entre janvier et mars 1939. Beaucoup me racontaient leur parcours sur un ton monocorde. J’avais la sensation qu’ils se l’étaient raconté des centaines de fois, qu’ils avaient ressassé leur passé souvent avec amertume. Ils étaient telle une roche polie par le cours d’eau qui glisse continuellement sur elle, je ne savais par quel côté la prendre. Leurs histoires méritaient pour plus d’un d’être retranscrites et couchées dans un ouvrage. Mais pour faire un film j’avais besoin de personnages, d’hommes et de femmes susceptibles d’incarner cette histoire. Je me suis alors mis en quête de celles et ceux qui avaient vécu la période alors qu’ils n’étaient qu’enfants. Ceci afin de retrouver une fraîcheur de paroles. Toutefois les doutes restaient là quant au sujet proprement dit du film que je voulais réaliser.

Puis vint le jour où un coup de pouce amical me dirigea vers André et Mathilde. Ce fut un bel après-midi et en les quittant l’évidence se posait là : je ferai un film avec eux. Lequel ? Il fallait y travailler. Mais ce ne pouvait pas se faire sans eux. Je suis revenu les voir à plusieurs reprises notant, questionnant, écoutant, discutant. J’ai été étonné par l’importance qu’ils donnent à l’histoire de leurs parents et par la vivacité de leurs souvenirs. Il leur paraissait évident de continuer à parler de cette époque, éviter l’oubli et surtout transmettre. Si leur exil ressemble à celui de bien d’autres, ils y ont rajouté le culte d’une épopée vécue, celle de la République espagnole.
En fin de compte il m’est apparu plus judicieux de raconter l’après de cette épopée. La vie que menèrent André et Mathilde parle tout autant de la guerre civile que de son dépassement. Ils l’ont construite après la chute de la République espagnole et ils ont pensé leur présent et leur futur avec comme référent ce passé meurtri et glorieux. Leur parole est bien vivante, la communion au sein de leur couple est mon inspiration.

Mon film a été tourné trois ans après notre première rencontre. Le père d’André avait quitté le domicile familial et sa fin était proche. Mathilde m’a clairement fait comprendre que lorsqu’il aurait disparu, l’histoire ne se raconterait plus de la même façon; aussi si je souhaitais toujours faire ce film maintes fois évoqué, il fallait s’y mettre tout de suite. Ce que nous fîmes… D’UN VERSANT À L’AUTRE.