du côté de la peinture

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Après le Film
par le réalisateur, Guillaume Mazeline

Du côté de la peinture est un travail singulier pour moi. Jusque là je m’intéressais à ce qui fait l’Histoire avec un grand H celle des livres et aux petites histoires celles des gens. Pour reprendre une citation de Robert Musil, je considère avoir toujours travaillé pour construire une histoire du sentiment. Etre au plus près de l’humain pour arriver à en transmettre ce qu’il porte en lui de commun avec les autres. J’ai cherché à mettre en place des dispositifs scéniques et des écritures cinématographiques issues du montage propres à rendre accessible le ressenti des personnes que je filmais, nous faisant découvrir sous un autre jour l’expérience qu’ils vivaient.

En filmant une artiste peintre j’ai continué à travailler comme auparavant mais je me suis également retrouvé confronté à l’essence même de mon travail. Miroir. Filmer une artiste en train de produire du signe, du langage et à mon tour produire du signe, du langage pour transmettre l’expérience qui se déroulait sous mes yeux. Je me devais de fonder une connivence entre les images mobiles et immobiles. Le but étant de retrouver une équivalence juste, entre la narration du parcours plastique et sa transcription cinématographique.

J’en viens à évoquer quelque chose de fondamental à savoir la distance entre le sujet et le créateur : celle qui sépare Françoise Deverre de sa toile et celle qui me sépare de Françoise Deverre, qui est l’artiste que j’ai choisi de filmer. D’où la séquence introductive du film.

Filmer c’est choisir. J’ai donc établi 3 niveaux d’approche : la toile, l’artiste, la main et l’outil. Ainsi à différents moments du tournage je me suis focalisé uniquement sur l’un de ces points. La toile en restant au fond de l’atelier et en suivant son évolution dans le temps en plan large fixe, l’artiste en focalisant mon attention uniquement sur son visage en plan rapproché et en gros plan, et enfin la main et l’outil dans leurs déplacements entre les pots, les tubes et la surface de la toile toujours en mouvement. En fait je souhaitais capter le flux, l’énergie, l’émotion, l’idée, l’intention, l’intuition ou la pulsion qui naissant dans Françoise Deverre, parcourt son bras pour se retrouver sur la toile. Tout cela c’est sur le papier, il faut bien partir avec quelques partis-pris de mise en scène.

Ensuite vient le temps de la confrontation. J’ai choisi de ne filmer que l’atelier afin de rester au plus près de mon sujet qui était l’acte de création, aucun échappatoire. Toutefois on ne reste pas dans l’atelier d’un artiste impunément, pendant plusieurs heures par jour sans que cela ne pose quelques problèmes. La présence d’une caméra interfère toujours sur le réel donc il faut travailler sur la durée, s’apprivoiser l’un l’autre, échanger, être à l’unisson avec le sujet filmé, être en empathie avec lui. Je considère ces éléments comme constants, ils ne sont pas valable uniquement pour ce film. La particularité de ce film est qu’il s’agit d’un huis clos donc je ne peux pas faire semblant sinon le film ferait 5 minutes et nous ne verrions qu’une artiste en train de peindre ce qui s’est déjà vu un bon nombre de fois.
Quand je suis arrivé dans l’atelier, j’étais comme un éléphant : encombrant. Puis je suis devenu une souris afin de pouvoir être sur son épaule sans la déséquilibrer mais cet état est passager. Je suis donc redevenu un éléphant, alors je devais partir.

Au 2/3 du film se trouve un très gros plan de son œil au travail. Je suis très heureux de ce plan car je voulais filmer la frontière, la porte, la limite indépassable au-delà de laquelle va naître ce qui fait l’essence même de l’artiste. Je voulais essayer de voir au fond du puits d’où sort toute son œuvre. Mais la pupille est noire, impossible de voir derrière. En revanche ce que j’ai découvert c’est la force de vie que porte cet œil, son engagement est total. Bien sûr, Françoise Deverre m’a clairement fait comprendre par moment qu’il serait bon que je prenne le large, j’ai toujours obtempéré tout en sachant que je devais revenir sur son territoire car c’est là que je pouvais voir le mieux la puissance de son engagement.

J’ai toujours eu du mal à me définir comme un artiste. En effet ma conception du travail de documentariste induit que je ne peux pas tricher avec le réel. Je peux le mettre en scène, le représenter, l’interpréter mais je ne peux pas dépasser la réalité première de la personne qui se trouve devant la caméra. Je me suis plutôt pensé comme un passeur, pour ce film de l’expérience de vie d’un artiste. Peut-être aussi parce que l’artiste travaille d’abord sur lui-même pour produire son œuvre. Ensuite cette œuvre ira enrichir ceux qui la regardent, leur donner de la légèreté, de la hauteur. C’est pour cela qu’il est essentiel à toute civilisation. Mais le point de départ est d’abord en lui.

Je voudrais vous dire une phrase empruntée à Marcel Proust dans Albertine disparue : « pour se représenter une situation inconnue l’imagination emprunte des éléments connus et à cause de cela ne se la représente pas ».
Aujourd’hui je pense être à un tournant dans mon travail et pour aller plus loin dans cette écriture d’une histoire du sentiment, je vais sans doute devoir travailler d’abord sur moi-même. Ce qui ne signifie pas se raconter ou étaler son intimité au vu et au su de tout le monde mais aller chercher au plus profond de soi les moyens de continuer ce travail. Je pense que cela va passer par l’écriture car elle ne connaît pas la limite de l’œil.