du côté de la peinture

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Présentation du Film
par le réalisateur, Guillaume Mazeline

Ce court-métrage documentaire vous fera découvrir l’instant où la pensée et la pulsion créatrice jaillissent de l’œil et de la main du peintre. Il s’agit d’assister à ce moment rare où l’artiste traduit son état intérieur, intime, sur la toile installée devant lui, pour nous.
Françoise Deverre peint depuis plusieurs décennies sans interruption, avec obstination. Sa production est conséquente et engagée dans l’abstraction. Le film s’engage aux côtés de sa peinture, comme témoin de son œuvre.

Ce documentaire pourrait aussi s’appeler L’Œil du Peintre, organe à la fois fenêtre de l’âme et miroir dans lequel nous projetons nos désirs. Celui de Françoise Deverre est très mobile, en permanence à l’affût. Il a donc une place importante dans le déroulement du film. En face se trouve la toile, en l’occurrence un polyptique, où se confrontent des espaces picturaux antagonistes qui cohabitent et s’assemblent alors que rien ne laissait penser que cela fut possible.
Les enjeux de la peinture de Françoise Deverre trouvent leur traduction dans le film par des constructions de multi-écrans, de plusieurs cadres dans une image. Ainsi se met en scène le face-à-face entre l’œil et la toile qui souvent ressemble à un duel et par moments à une danse. Vous assistez à ce moment rare où l’œil s’harmonise avec l’œuvre.

J’ai choisi de filmer plus particulièrement Françoise Deverre au travail car son œuvre est un enjeu de coexistence pacifique, d’abord de l’artiste avec elle-même puis du polyptique sur lui-même. Le face-à-face évoqué précédemment en devient plus crucial.

D’un point de vue plus général, il existe plusieurs raisons à filmer une artiste dans son atelier. D’abord pour prendre conscience et rendre concrète la masse phénoménale de travail que représente la création d’une œuvre artistique. Faire rejaillir l’évidente et impérieuse nécessité pour l’artiste d’entreprendre ce qu’elle fait. Marquer dans le temps par le biais de l’enregistrement l’aboutissement d’une technique et l’état d’une œuvre à l’échelle de toute une vie.

Si une œuvre vit d’abord par elle-même dans le temps de l’émotion et de l’interpellation de son spectateur, la question du rôle de l’artiste interfère toujours au bout d’un certain temps de réflexion. Ce film ambitionne de prolonger le regard sur l’œuvre en en donnant le premier hors champ à savoir la présence de l’artiste.
L’œuvre est le produit d’une individualité ce qui fait qu’elle est unique et croire en l’œuvre c’est croire en l’individu. La création artistique est un fait d’humanité.
Je citerai volontiers le film d’Andreï Tarkovski « Andreï Roublev ». Le fameux peintre d’icônes ne croit plus en la peinture. La Russie du 14ème siècle est en proie aux invasions et à toutes les barbaries, la foi du moine-peintre en l’homme a disparu. Sa rencontre avec un jeune rescapé, fils de fondeur, le fait changer d’avis. Le jeune homme malgré son inexpérience arrive à fondre une cloche qui produit un son magnifique. La foule qui l’entoure se retrouve en état de grâce en assistant à la naissance de ce son. Et le peintre lui dit : « vois ce que tu leur fais, c’est extraordinaire… viens avec moi tu feras des cloches et moi je peindrai des icônes. » Ils ont remis de l’humanité là où il n’y en avait plus. Tarkovski a mis en scène à cette occasion un long mouvement de caméra qui part du niveau des personnages pour s’élever au-dessus de la foule et de la cloche. C’est un regard divin qui est porté sur l’événement. Le mouvement de caméra sacralise le geste de l’artiste fondeur et son humanité.
Suivre l’artiste dans son travail donne à voir cette humanité. Une œuvre aboutie en est le réceptacle et le vecteur ; le spectateur la ressent et peut y croire, il en a la révélation. Par conséquent filmer l’artiste dans son atelier permet de dire l’absolue nécessité de sa présence dans toute société humaine. Plus les temps sont en proie au doute sur ce que nous sommes et ce que nous faisons du monde, plus cette nécessité doit être réaffirmée.

La présence d’une caméra dans l’atelier est un moment rare. Une représentation théâtrale n’a lieu qu’une fois : dans le temps de son action.