chroniques vietnamiennes

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Critique de l'insaisissable
par Jacquie Chavance, Directrice de production

Difficile de s'empêcher de chercher une cohérence à l’oeuvre d'un réalisateur. Quand on a vu plusieurs de ses films, on a besoin de savoir, comme pour se convaincre que rien ne nous échappe, ce qui le motive et le guide au delà même des sujets qu'il traite. Ceci vaut pour tous les arts ou modes d'expression, on le sait.
Au delà du simple plaisir d'approcher, on est guidé par le désir de partager, de s'approprier, de toujours plus comprendre. C’est une histoire de passion.

Comme pour tout réalisateur, il y a forcément un point commun aux différents films de Guillaume Mazeline. C'est la question que je me pose pour essayer de présenter le film dont il est question aujourd'hui, "Chroniques vietnamiennes", qui est pour moi le plus complexe et le plus provocateur de ceux qu’il a réalisé.

Ce point commun… Est-ce la forme ou le fond ?
Serait-ce comprendre des vies, des destins en se contentant de rester à côté ?
Comprendre des systèmes qui vont même jusqu'à la mécanique créatrice, artistique comme dans "Du côté de la peinture", toujours avec la même façon de ne pas intervenir ? Un peu des deux ? Ou est-ce lui qui a cette nécessité d'accompagner ses personnages, dispositif même de ses films, qui transpire d'une certaine façon pour induire un objectif commun : saisir l'insaisissable ou s’en approcher.

L’image au bout du geste, pour son film sur la peintre Françoise Deverre, la reconstruction au bout de l'abandon pour "Agripino, une évasion portugaise", l'héritage au bout de l’exil pour "D’un versant à l'autre".

Lorsque Guillaume m'a parlé de son projet de documentaire sur le Vietnam, suivre les traces de son grand-père qui, militaire après la guerre, décidait de partir au Vietnam pour sans doute oublier, s'éloigner, se perdre ou se reconstruire tout en étant le vecteur des valeurs de la France, j’ai pensé qu’on aurait pu s'en tenir là et laisser aller la critique, la nôtre, selon nos tendances à excuser, à se mettre à la place, à essayer de comprendre pour réduire notre propre malaise, sous la dictée du réalisateur.
Mais le projet du film ne s'arrêtait pas là, ç’aurait été trop simple. Il y avait, depuis le début, une deuxième voix tout aussi importante, celle de Thi Bach, jeune femme vietnamienne, qui avait fui le Vietnam quelques 30 ans plus tôt.

Thi signait là son premier projet de film mais son envie de raconter son pays et sa déchirure, son enfance de réfugiée, son exil involontaire avec une si belle sensibilité me convainquaient à son tour. Amie de Guillaume, Thi racontait son histoire dans la projection ou la recherche que Guillaume faisait de la vie de son grand-père, ou l'inverse.

Les deux voix allaient avoir la même importance, devaient résonner, s'enrichir l'une de l'autre et construire une histoire qui semblait encore tourner autour de l'insaisissable et de l'exil. L'un partait, l'autre revenait et ils devaient se trouver pour nous rapporter une histoire commune, celle du film.

Se sont-ils rencontrés là-bas ? A quoi s'attendaient-ils ? A quoi m'attendais-je moi-même en leur faisant confiance ? Et quel était le film que j'espérais ?

Ce film était une aventure et avouons-le, un risque.

A la société de production où je travaillais, j’étais impatiente de voir le premier montage. Je me demandais quelles solutions, quelles inventions les deux réalisateurs auraient trouvées pour mêler leur regard dans une oeuvre commune.
La magie n'a pas opéré tout de suite. L'accouchement était difficile. Chacun dans son histoire, le film se montait sur la loi de la politesse, "après vous" - "mais non passez", il y avait le film de Thi et le film de Guillaume comme si la peur "d'empêcher" l'autre ou peut-être de se faire prendre sa place avait pris le dessus.

Par la suite les deux voix se sont mêlées : le Vietnam croisait ses époques, aujourd’hui, hier, demain, restait avec ses douleurs, ses fractures, ses possibles inachevés, sa colère de n’avoir pas été et de ne plus pouvoir être comme il aurait dû ou pu être…

Thi et Guillaume en osant se mêler, s’oublier, dans la résonance même de leur voix, dans cette partie informelle que je nommerais encore l’insaisissable laissaient la place à leur sujet : le Vietnam.

En nous plongeant dans le travail de Guillaume, nous comprenons combien l’appartenance à une lignée, à une histoire, à un pays est source de questionnement et de quête. La terre garde-t-elle les traces, induit-elle le chemin, quelle influence sur l’homme ? Sa connaissance nous mène-t-elle à celle de l’être aimé, haï, imaginé ?
Et par delà l’espace, Guillaume nous projette dans le temps comme pour responsabiliser nos actes.