Agripino, une évasion portugaise

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Revue du Spectateur



Avec ce nouveau film documentaire, Guillaume Mazeline nous invite à partager le difficile voyage dans la clandestinité de deux émigrants portugais, à travers l’Espagne et les Pyrénées. Film très épuré, qui nous retrace avec pudeur, chez lui coutumière, les difficultés, les atermoiements, les inquiétudes de ces deux compagnons de route.
Ce film est lent, très beau, évitant les complaisances de paysages montagneux grandioses dont certains nous abreuvent à l’excès et nous invitent à partager et comprendre l’itinéraire dangereux et angoissant de ces hommes qui simplement désiraient mieux vivre.
Petite critique toutefois, à propos du message final trop appuyé, somme toute hors sujet, fort loin des préoccupations des deux protagonistes durant leur traversée et cela longtemps après.

Françoise Deverre


Voyage de mémoire.
Tout commence en terre portugaise, frontalière de l’Espagne, une terre où l’espoir ne se cultive pas. Si le point de départ de ce film est le pourquoi d’une immigration portugaise, si le souhait de « Agripino, une évasion portugaise » est aussi l’explication d’un jeu politique mêlant répression et non interventionnisme, la partie la plus impliquante est bien la migration elle-même : ce chemin sans fin, cette terre promise sans cesse remise au lendemain et qui s’offrira clandestinement, sans fête, sans apprêts. Ce chemin tant désiré sur lequel les hommes les plus chétifs manquent de trépasser. Ces hommes qui partent tels des pionniers. Et l’on se prend à voir en eux les doubles contemporains des conquistadores,  des découvreurs, … armée de l’ombre laissant femme et enfants et allant chercher des jours meilleurs. Éternelle quête et foi universelle en l’ailleurs.
Une fois de l’autre côté, se pose bien sûr, le problème des papiers, de l’argent, de la famille. Là c’est un combat contre des moulins mais après cette traversée fabuleuse, il semble que plus rien ne soit impossible.

Anne Bernard


J'ai vu votre film Agripino, avec plaisir, il me semble que vous êtes en progrès, il y a une relation avec le personnage qui est touchante, et je retrouve la grande qualité de vos cadres et de votre montage que j'avais déjà notée dans votre précédent film. C'est plutôt rare aujourd'hui de voir un documentaire bien filmé, alors que n'importe qui s'empare d'une caméra...
Il me semble que dans la construction, vous avez peut-être trop privilégié la traversée clandestine, refaite pas à pas, ce qui en soi n'était pas une mauvaise idée, mais ici ne donne pas grand chose, en tout cas pas dans cette durée. De plus, cette option nécessitait peut-être de magnifier plus les paysages, de donner une dimension secrètement mythique à cet exode...
L'arrivée finale du personnage de l'épouse et de la fille (qu'on ne voit pas) m'a fait regretter une autre construction: donner la parole  à ceux qui sont restés au village, qui ont souffert de cette absence, et qui ont en ont profité aussi. Il y avait là matière à dramatiser votre film, qui à mon avis manque un tout petit peu d'enjeu, et c'est dommage. Il y avait place pour plusieurs points de vue.
En fait je crois qu'un documentaire se scénarise tout comme une fiction, mais que cette scénarisation se fait après-coup, au montage.
Je suis peut-être trop exigeant, car votre film est malgré tout très attachant, en tout cas je crois tout-à-fait en vous comme documentariste. Vous gagneriez peut-être à travailler moins seul dans l'élaboration artistique de vos projets.

Laurent Roth (Extrait d’un courrier du 29 septembre 2006)


Je trouve que tu as bien tiré parti d'un sujet difficile à traiter car offrant peu de ressources. Juste la parole. Il fallait gérer le peu et ce n'est pas facile. Donc du temps qu'il faut mettre en scène, un tant soi peu créer le suspens. Un camino movie qui va à pas compté. Une fois calmé, on fait bien la promenade avec eux et on peut écouter les mots simples qui racontent une aventure extraordinaire et aussi presque banale, il n'y a pas eu de drame et les mots même disent la réconciliation avec le passé. Et ce qui est bien c'est que l'on a le temps de penser à d'autres émigrations, dans le fait obligatoire d'y aller de l'autre côté quand on ne peut plus vivre. Il y a plein d'à côtés possibles. Des mots simples, une histoire.
Alors pour le côté "expérimental" de l'affaire, il y a des trucs que j'ai mieux ressenti que d'autres. Je résiste quand l'effet, trop fort par rapport au récit, donne l'intention mais la surexpose et cela me donne l'impression que les "acteurs" du documentaire sont comme manipulés (par exemple le plan de Agripino et son copain dos à dos, je trouve qu'il "tue" lui même l'effet ressenti.)
Mais ça me fait penser au génial, "c'est bien de voler" en battant des ailes... et la suite...
Les balades "fantôme" c'est chouette, la nuit aussi,...

Manuel Gasquet