Agripino, une évasion portugaise

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Présentation du Film

Texte écrit à partir d’informations émanant du travail de Marie Christine Volovitch-Tavarès : "Les phases de l'immigration portugaise, des années vingt aux années soixante-dix".

Pour en savoir plus vous pouvez également lire :
"La Dictature de Salazar face à l'émigration, L'État portugais et ses migrants en France (1957-1974)" de Victor Pereira, édité aux Presses de Sciences Po.

L’émigration a représenté pour le Portugal un exode rural sans précédent, renforcé par l'exode de certains travailleurs de zones industrielles. Par ailleurs, jusqu’à la chute de la dictature et la fin des guerres coloniales en Angola, Guinée-Bissau et au Mozambique (1961-1974), environ 150 000 jeunes sont partis pour se soustraire au service militaire qui les aurait mobilisés dans une armée de plus en plus enlisée dans une guerre dont on ne voyait pas l'issue. 10% de la population portugaise a émigré durant cette période. Le phénomène fut tel que la population du Portugal baissa de façon notable dans plusieurs régions.

C’est entre 1956 et 1960 que les entrées de travailleurs portugais en France ont repris et que les filières de départs illégaux ont été réactivées. Toutefois, jusqu'au début des années soixante, le nombre d'entrées légales resta supérieur au nombre d'entrées irrégulières.
Le premier essor spectaculaire de l'immigration portugaise eu lieu entre 1962 et 1966. La France devint, à partir de ces années-là et jusqu'aux années quatre-vingt, la première destination des émigrés portugais.
Durant la décennie des années soixante, le nombre de Portugais en France était passé de 50 000 à plus de 700 000 devenant le groupe étranger le plus important sur l’hexagone. À partir de 1971, le nombre d'entrées de Portugais diminua de façon importante, mais sans disparaître.

L’Etat portugais a longtemps refusé d’admettre la réalité de ce phénomène tout en en récoltant les dividendes qu’il engendrait. Officiellement, il fallait empêcher tout mouvement migratoire vers le reste de l’Europe. Mais peu de mesures étaient prises sur le terrain pour lutter contre une réalité qui n‘était pas le fait d’une petite minorité. Finalement, les émigrants étaient pour la plupart régularisés dans leur consulat une fois arrivés dans le pays qu’ils avaient choisi.

Des centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants quittèrent donc le Portugal et passèrent illégalement deux frontières. Si bon nombre de ces voyages se firent dans des conditions à peu près convenables, beaucoup d'autres furent entachés de conditions difficiles, parfois dramatiques et même mortelles alors que l’Europe vivait une période de paix et de prospérité. Il serait excessif de parler de véritable "mafia" pour les réseaux de passeurs ; cependant comme les départs coûtaient cher et restaient risqués dans un certain nombre de cas, une véritable organisation clandestine existait.

Le propos de ce film est d’aborder le parcours d’un immigré portugais au milieu des années soixante. L’axe central en sera l’évocation de son voyage clandestin jusqu’en France.
Aujourd’hui Agripino est âgé de soixante-cinq ans. Il est marié et a deux filles. Son parcours migratoire l’a mené jusqu’à Bordeaux en 1965 et sa vie s’est construite entre cette ville et son pays d’origine. À un moment de sa jeunesse, il a fait un choix : celui de partir. Pourtant tout laissait penser que cet homme n’avait pas le choix, qu’il devait vivre comme l’avaient fait ses parents, qu’il devait rester à sa place. Sa région d’origine est pauvre et rurale, son niveau scolaire est élémentaire, les structures sociales le placent en situation de servitude. Et pourtant il a choisi le risque lié à l’inconnu et y a retrouvé sa dignité. Agripino fait partie des bâtisseurs de l’Europe d’aujourd’hui.
L’homme est attachant, solide et robuste. Il fait plus jeune que son âge. Son accent ne trompe pas sur ses origines et ses mains sur son travail, maçon. S’il est un homme aux goûts simples, il reste volontaire et n’est pas homme à se faire marcher sur les pieds. Discret, il ne s’attarde pas sur les sujets qu’il ne connaît pas. Toutefois il porte une conscience sociale, si ce n’est politique. Et s’il n’est pas homme d’engagement, il sait d’où il vient, ce que son milieu d’origine lui imposa et ce qu’il faut faire pour en sortir. Il possède une intelligence de la vie.

Agripino accepte de refaire le trajet qui le conduisit de son village d’origine, São Martinho d’Angueira, jusqu’à Bordeaux, notamment le passage périlleux des Pyrénées. Durant ce périple, il retrouve plusieurs témoins et protagonistes de ces événements migratoires ; l’un d’eux, João, traversera à nouveau les Pyrénées avec lui. Les documents personnels et les photographies sont là comme traces probantes de leur histoire.

Parallèlement à l’histoire d’Agripino surgit l’histoire étatique du Portugal. Le film ne propose pas le voyage d’un immigrant mais celui d’un émigrant. Le récit s’élabore depuis le Portugal avec un homme qui se met en mouvement pour rester vivant et un Etat qui s’arc-boute et se fige dans un immobilisme rétrograde. L’Etat garde une forme abstraite dans le sens où aucun personnage ne l’incarne ni même ne le raconte à l’image. La problématique des flux massifs de population, les questions et solutions qui y sont apportés, restent généralistes car il ne peut en être autrement à l’échelle d’une nation. Les questionnements et l’ambiguïté du pouvoir portugais quant à la question migratoire sont mis en scène d’une manière simple et symbolique. D’une part par les lieux où le pouvoir s’exprimait : les ministères et la présidence du conseil, lieu de résidence du dictateur Salazar. D’autre part une machine à écrire incarne le processus administratif, frappant notes, rapports et décrets émanant de ces mêmes ministères. Apporter le point de vue de l’Etat portugais souligne d’autant plus le choix de vie qu’a fait Agripino. Celui-ci n’avait comme repère que l’échelle de son quotidien, son village, et était loin de savoir de quoi les dirigeants du pays parlaient, voire qu’ils pouvaient parler de son voyage.